Amplification des réparations : l'ordonnance de réparation d'Ongwen et la justice pour les victimes de crimes internationaux en Ouganda

03/12/2024

En février 2024, la Cour pénale internationale (CPI) a rendu son ordonnance de réparation tant attendue dans l’affaire Le Procureur contre Dominic Ongwen. Près de deux décennies après l’intervention de la CPI dans le nord de l’Ouganda, cette décision historique reconnaît à la fois la souffrance des survivants et souligne la complexité et les limites de la justice internationale. Pour les victimes qui attendent que justice soit rendue, cette ordonnance a été douce-amère.

L'ordonnance de réparation d'Ongwen offre l'occasion d'apporter réparation par le biais d'un processus participatif et centré sur les survivants. Cette approche met l'accent sur la participation significative des victimes à chaque étape du processus de réparation, de la conception à la mise en œuvre, en passant par le suivi et l'évaluation. En s'appuyant sur des méthodes participatives et centrées sur les survivants, le processus peut mieux remédier au préjudice profond causé par les crimes d'Ongwen tout en favorisant la guérison et en affirmant la capacité d'action et la dignité des victimes.

En 2021, la CPI a condamné Dominic Ongwen, ancien commandant de l’Armée de résistance du Seigneur, pour 61 crimes, soit le nombre le plus élevé de condamnations pour un individu dans l’histoire de la Cour. Ces crimes comprennent des attaques contre plusieurs camps de personnes déplacées à l’intérieur du pays, des crimes sexuels et sexistes et la conscription d’enfants soldats. Les crimes d’Ongwen ont infligé de graves préjudices physiques, psychologiques et matériels aux victimes et aux communautés du nord de l’Ouganda. Sa condamnation et sa peine de 25 ans de prison, confirmées en décembre 2022, ont ouvert la voie à des réparations pour les victimes.

La Chambre de première instance de la CPI (Chambre de première instance) a accordé des réparations d'un montant de 52 429 000 € aux victimes des crimes d'Ongwen. Il s'agit de la somme la plus importante jamais accordée par la CPI, couvrant un total de 49 772 victimes, un chiffre que la Cour décrit comme une « estimation prudente ». Les réparations accordées comprennent des réparations communautaires collectives d'une valeur de 15 000 000 € et des indemnités monétaires symboliques de 750 € par victime éligible, soit 37 329 000 €. Elles comprennent également des mesures de satisfaction communautaire d'une valeur de 100 000 €, qui sont consacrées aux excuses, aux cérémonies culturelles et aux initiatives de réconciliation.

Pour déterminer le type de préjudice, la Cour a noté que les victimes directes des attaques, les victimes de violences sexuelles et sexistes, les enfants nés de crimes sexuels et les anciens enfants soldats ont subi des préjudices physiques, moraux et matériels graves et durables. Les victimes indirectes, qui comprennent les membres de la famille et les personnes à charge, ont subi des préjudices moraux et matériels. En outre, l’ensemble de la communauté victime a subi un préjudice collectif, tandis que les enfants des victimes directes et ceux nés de crimes sexuels et sexistes ont subi un préjudice transgénérationnel.

Considérant qu’Ongwen était indigent, la Chambre de première instance a exhorté le Fonds au profit des victimes (FPV) à compléter les réparations accordées dans la mesure du possible et à entreprendre des efforts de collecte de fonds supplémentaires si nécessaire pour s’acquitter de la totalité de la réparation.

L'ordonnance de réparation a suscité une controverse. Les victimes ont critiqué le montant symbolique uniforme de la réparation monétaire, estimant qu'il ne répondait pas suffisamment au préjudice considérable et multidimensionnel qu'elles ont subi. Dans le même temps, d'autres critiques ont mis en doute la faisabilité de la mise en œuvre d'une réparation aussi importante, compte tenu des ressources limitées de la Cour.

L'ampleur des réparations accordées reflète le caractère exceptionnel de l'affaire : Ongwen a été condamné pour le plus grand nombre de crimes de l'histoire de la Cour, ce qui a entraîné de nombreuses victimes éligibles qui ont subi un préjudice considérable. Cette décision souligne la reconnaissance par la CPI de l'impact profond des crimes d'Ongwen tout en exposant les limites du cadre de réparation existant.

Pour aller de l'avant et combler le fossé entre l'intention du tribunal et les attentes des victimes, il est nécessaire d'innover, notamment en adoptant des approches participatives et centrées sur les survivants pour concevoir et mettre en œuvre les réparations afin d'en maximiser l'impact.

Reconnaissant l'importance d'un processus participatif, la Cour a ordonné au Fonds de mener des consultations approfondies auprès des victimes, des communautés affectées et des parties prenantes afin d'éclairer la conception du plan de mise en œuvre. La Cour a souligné que le processus de réparation devait respecter la dignité des survivants, prévenir toute retraumatisation et tenir compte des contextes culturels. Le Fonds a ensuite mené des consultations auprès des communautés affectées lors de l'élaboration du plan de mise en œuvre de l'ordonnance de réparation.

Toutefois, pour que le processus soit véritablement participatif et inclusif, il doit impliquer les victimes les plus marginalisées et défavorisées, notamment les survivants de violences sexuelles, les enfants nés de violences sexuelles, les personnes handicapées par la guerre et les victimes âgées. Le processus doit également répondre aux besoins spécifiques des victimes, dont certains sont immédiats, par exemple en leur fournissant une aide de base aux moyens de subsistance et une réadaptation physique et psychosociale d'urgence. Ce soutien provisoire peut permettre aux survivants de participer de manière significative au processus de réparation.

En outre, le processus devrait éviter les pratiques d'exclusion. Plus précisément, les critères de priorisation ne doivent pas créer une hiérarchie des victimes. Par exemple, un critère de priorisation basé sur la participation des victimes au procès est susceptible de provoquer des tensions et des conflits au sein des communautés. Seulement moins de 10 % des victimes éligibles (4 095) ont participé à la procédure en raison des limites du processus de candidature, notamment des contraintes de temps et du manque de personnel au sein de la Section de la participation des victimes et des réparations de la CPI.

Une approche centrée sur les survivants devrait impliquer les victimes et les communautés affectées dans la détermination des catégories de victimes qui méritent d’être prioritaires. Ce faisant, le processus de réparation gagne en légitimité et en appropriation locale. Par exemple, l’ICTJ a mené une série de consultations avec des victimes et d’autres membres des communautés affectées dans le nord de l’Ouganda. Au cours de ces consultations, les participants ont identifié et recommandé des personnes dans le besoin qui devraient être prioritaires pendant le processus de réparation.

L’assistance juridique aux victimes est un élément essentiel d’une approche centrée sur les survivants. Les conseils juridiques permettent aux victimes d’être informées de leurs droits et de disposer des outils nécessaires pour les faire valoir. Ils permettent également aux victimes de remplir les conditions légales préalables pour accéder aux réparations. Par exemple, les victimes qui ne disposent pas des documents d’identité officiels ou des lettres d’administration nécessaires pour demander des prestations au nom de leurs proches décédés ont le plus souvent besoin d’une aide juridique pour obtenir ces documents auprès du tribunal ou de l’institution gouvernementale compétente. En outre, des conseils juridiques de qualité fournissent aux victimes des informations opportunes et des explications détaillées sur chaque étape du processus. Cela comprend des informations sur les critères d’éligibilité et de priorisation, les exigences d’enregistrement et les délais.

L'efficacité du processus de réparation dépend de la disponibilité de ressources. Le Fonds, avec ses fonds limités et ses obligations concurrentes dans d'autres affaires, est confronté à des défis importants pour répondre aux exigences de l'ordonnance de réparation. En novembre 2024, les États parties au Statut de Rome n'avaient pas encore contribué à la mise en œuvre de l'ordonnance. Les contributions des États membres, des donateurs privés et des organisations internationales sont essentielles pour défendre les droits des victimes.

Le processus de réparation de la CPI est intrinsèquement limité car il ne s’adresse qu’aux victimes directes et indirectes des crimes commis par Ongwen. Un nombre important de victimes d’atrocités de masse dans le nord de l’Ouganda ne pourront pas bénéficier de ce processus. Cela risque de provoquer un mécontentement et des tensions au sein des communautés concernées. Pour combler cette lacune en matière de justice, le gouvernement ougandais doit mettre en place un programme de réparations administratives, comme le prévoit la Politique nationale de justice transitionnelle. Un tel programme peut compléter le processus de la CPI en répondant aux besoins socioéconomiques plus larges des victimes et des communautés affectées et en facilitant la réconciliation au niveau communautaire.

L’ordonnance de réparation dans l’affaire Ongwen représente une avancée significative dans la reconnaissance des souffrances des victimes et dans la réparation des préjudices causés par les atrocités généralisées. Cependant, elle met également en évidence les limites des mécanismes de justice internationale en matière de réparation globale. Pour donner une véritable valeur à l’ordonnance de réparation, le processus doit être centré sur les victimes et participatif, la voix et les besoins des survivants étant au cœur du processus de conception, de mise en œuvre et de suivi.

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PHOTO : Un membre de l'Association des victimes de la guerre du Nil occidental Kony participe à une réunion de validation dirigée par l'ICTJ du projet de documentation des droits de humains dans le district d'Arua, sous-région du Nil occidental, dans le nord de l'Ouganda, en juillet 2019. (Sarah Kasande/ICTJ)