La condamnation d'Abd-Al-Rahman et ses conséquences pour les victimes dans le contexte des atrocités qui se poursuivent au Soudan

04/11/2025

Le 6 octobre, la Cour pénale internationale (CPI) a reconnu l'ancien chef des Janjawid, Ali Muhammad Ali Abd-Al-Rahman (également connu sous le nom d'Ali Kushayb), coupable de 27 chefs d'accusation de crimes contre l'humanité et de crimes de guerre commis au Darfour entre août 2003 et mars 2004. Dans ce verdict historique, la Chambre de première instance I de la CPI a conclu à l'unanimité qu'il avait directement perpétré, co-perpétré et ordonné des meurtres et des actes de torture en sa qualité de chef de milice.

Ce verdict est historique pour trois raisons. Premièrement, il s'agit du premier des six procès concernant des crimes commis au Darfour et relevant de la compétence de la CPI. Deuxièmement, c'est la première affaire déférée à la CPI par le Conseil de sécurité des Nations Unies à être jugée. Enfin, il s'agit de la première condamnation prononcée par la Cour pour persécution fondée sur le genre, notamment le viol qualifié de crime de guerre et de crime contre l'humanité.

Ce verdict met fin à l'impunité qui règne au Darfour et envoie un message fort : ces crimes sont intolérables. Il réaffirme la dignité des victimes et leur rend enfin justice, une justice qu'elles réclament depuis vingt ans. Il reconnaît leur droit à des réparations pour les aider à surmonter leurs souffrances physiques et psychologiques.

Tout au long du procès, de nombreuses victimes ont témoigné dans des circonstances extrêmement douloureuses. Tandis qu'elles racontaient les horreurs qu'elles avaient subies, l'accusé restait impassible, jetant parfois un coup d'œil à sa montre, ajustant sa cravate ou fixant l'écran où étaient affichées les preuves de ses crimes. Pour celles qui se retrouvaient face à lui vingt ans plus tard, cette attitude rendait l'épreuve d'autant plus insoutenable.

Pourtant, les victimes ont persévéré. Malgré le traumatisme de revivre les violences et les risques encourus, elles ont participé aux procédures avec un courage extraordinaire. Au total, 1 591 victimes ont été autorisées à s’exprimer, leurs voix étant portées par leur représentant légal. Même face à l’homme qui leur avait infligé tant de souffrances, elles ont respecté son droit à un procès équitable, témoignant ainsi de la sincérité et de la profondeur morale de leur engagement envers une justice véritable. Sans leur courage et leur participation active, cette condamnation aurait été bien plus difficile à obtenir.

Après la clôture du procès le 13 décembre, les victimes ont attendu dans un silence angoissé, sans savoir si justice serait rendue. Le verdict de culpabilité a justifié leur longue et douloureuse espérance dans le système judiciaire.

Bien que ce verdict marque un tournant indéniable, il est difficile pour le peuple soudanais de s'en réjouir. Un nouveau conflit brutal a éclaté le 15 avril 2023 entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide (FSR) – la réincarnation de la milice Janjawid dirigée par Ali Muhammad Ali Abd-Al-Rahman il y a vingt ans – et a depuis lors ravagé le pays, engendrant la pire crise humanitaire et de déplacements de population au monde.

Le 26 octobre dernier, les Forces de soutien rapide (FSR) ont pris le contrôle d'El-Fasher, dans l'État du Darfour-Nord, après un siège de 18 mois. Peu après, des témoignages crédibles ont fait état d'atrocités généralisées, notamment des exécutions sommaires, des attaques à caractère ethnique contre des civils et des violences sexuelles à grande échelle. En une seule journée, les FSR ont tué plus de 460 patients, dont des enfants et des femmes enceintes, dans le seul hôpital encore en activité d'El-Fasher. Le bilan exact est impossible à établir, mais on craint que des milliers de personnes aient péri dans la ville. Des images satellites ont confirmé ces massacres. De plus, des membres des FSR ont diffusé des vidéos de ces tueries sur les réseaux sociaux afin de semer la terreur parmi la population locale. Les FSR ont déjà déclaré leur intention de former un gouvernement parallèle dans les territoires qu'elles contrôlent, et la prise d'El-Fasher a renforcé les craintes d'une possible fragmentation du pays.

Pour les civils, la situation est désespérée. La famine a été déclarée dans plusieurs régions et des allégations de génocide ont été rapportées pour la deuxième fois en vingt ans. Les crimes commis concernent l'humanité tout entière. Pourtant, le sort des victimes reste largement méconnu.

Le Soudan nous rappelle cruellement les conséquences de l'impunité endémique face aux atrocités. Le jugement de la CPI revêt une importance symbolique considérable et pourrait modifier les calculs politiques des dirigeants soudanais, qui savent désormais qu'ils devront tôt ou tard répondre de leurs crimes. Toutefois, un verdict de culpabilité ne saurait, à lui seul, briser le cycle de violence qui ravage le Soudan depuis son indépendance, ni panser les profondes blessures intergénérationnelles infligées aux civils.

Des réformes systémiques sont nécessaires pour garantir la non-répétition de tels actes, rétablir l'état de droit et restaurer la confiance dans les institutions étatiques, trop longtemps instrumentalisées contre les citoyens soudanais. Le peuple soudanais doit pouvoir construire en toute sécurité son propre chemin vers la justice, par le biais de processus judiciaires et non judiciaires (tels que les initiatives de recherche de la vérité, les réformes institutionnelles et les réparations), et renégocier un contrat social plus inclusif. Malheureusement, le conflit en cours le prive de cette autonomie.

La CPI est l'un des rares recours qui subsistent pour obtenir réparation et rendre des comptes. Face aux attaques dont elle et le droit international lui-même font l'objet, la défense de la justice est devenue une responsabilité collective. En tant qu'observateurs, électeurs et dirigeants, nous ne pouvons détourner le regard. Les victimes soudanaises réclament justice sans relâche depuis bien trop longtemps.

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PHOTO : Ali Muhammad Ali Abd-Al-Rahman comparaît devant la Chambre de première instance I de la Cour pénale internationale lors du prononcé de son verdict de culpabilité le 6 octobre 2025. (ICC-CPI)