Tout a commencé par une tragédie au Maroc en août dernier, lorsque huit femmes sont décédées en couches à l'hôpital Hassan II d'Agadir. Cette nouvelle a provoqué une onde de choc dans tout le pays, cristallisant la colère nationale face à la dégradation des services publics, aux défaillances systémiques du système de santé, ainsi qu'au chômage élevé persistant, à la corruption et au sentiment que les ressources publiques servent les élites plutôt que les citoyens ordinaires. Des années de frustration ont explosé dans les rues, des milliers de Marocains, principalement des jeunes, se rassemblant dans les villes et villages du pays pour réclamer de meilleurs soins de santé, une meilleure éducation et de meilleures perspectives. Leurs revendications, cependant, traduisent un appel plus profond à la transparence et à une réforme institutionnelle.
Derrière les récentes manifestations de masse au Maroc se cache le collectif en ligne connu sous le nom de GenZ212. Né sur la plateforme de messagerie instantanée Discord et façonné par la culture numérique et les réseaux sociaux, ce collectif horizontal sans leader a réussi à mobiliser et à coordonner des milliers de personnes pour descendre dans la rue.
La réaction du gouvernement a oscillé entre contrôle et concessions. D'un côté, les autorités ont réprimé les manifestations, faisant état de violences policières et de milliers d'arrestations. Les procédures judiciaires qui ont suivi ont été critiquées par les organisations de défense des droits humains pour violation présumée du droit à un procès équitable et prononcé de peines excessivement sévères. De l'autre côté, le gouvernement a annoncé d'importantes réformes, s'engageant à allouer 15 milliards de dollars supplémentaires à la santé et à l'éducation et à créer 27 000 emplois dans le secteur public.
Ce qui s'est passé au Maroc n'est pas un cas isolé. Ces derniers mois, des mouvements de protestation menés par la génération Z ont déferlé sur le continent africain et à travers le monde. Nombre de ces mouvements ont adopté le Jolly Roger, popularisé par le manga japonais « One Piece », comme symbole de résistance à l'injustice, aux inégalités, à l'exclusion et à la corruption. Malgré des contextes sociopolitiques différents, les messages clés de ces mouvements de jeunesse sont étonnamment similaires : tous réclament transparence, équité et dignité. Ils marquent une rupture avec des systèmes perçus comme corrompus et insensibles, et expriment une revendication de justice dans des contextes où les institutions ne parviennent pas à garantir les besoins fondamentaux.
À Madagascar, les manifestations, déclenchées par les pénuries d'eau et d'électricité, ont abouti à la chute du président Rajoelina lorsque l'armée s'est rangée du côté des manifestants. Au Kenya, les protestations contre les hausses d'impôts et les violences policières ont dégénéré en violences meurtrières, mais ont également contraint le gouvernement à suspendre ses projets et à engager le dialogue. Cet exemple, imparfait mais révélateur, montre que l'écoute peut prévenir l'escalade.
Ces mouvements de protestation ne sont pas le fruit du hasard. Ils expriment les aspirations de la jeune génération à participer aux processus décisionnels et à ce que les politiques soient au service du peuple. Les concessions obtenues dans certains cas soulèvent une question cruciale : les jeunes influencent-ils réellement l’agenda politique, ou les élites dirigeantes cherchent-elles simplement à apaiser les tensions ? Pour le Maroc, et plus largement pour l’Afrique, la réponse déterminera si ces mouvements catalysent un renouveau démocratique ou s’ils annoncent une instabilité plus profonde.
Ces mouvements trouvent pour la plupart leurs racines dans un héritage non résolu de conflits, de répressions et de graves violations des droits humains. Au Maroc, le gouvernement a créé la Commission Équité et Réconciliation en 2004 afin de traiter les abus passés, principalement liés à la violence d'État et à l'exclusion sociale et économique. Bien que cette commission ait constitué une avancée importante vers la vérité et la justice, ses recommandations n'ont pas été pleinement mises en œuvre et les inégalités structurelles du pays sont restées largement ignorées. Ces blessures non cicatrisées continuent d'alimenter la frustration de la population, et les jeunes héritent de problèmes qu'ils n'ont pas créés.
En intégrant les droits et réformes sociaux et économiques, les mécanismes de justice transitionnelle peuvent apporter des solutions concrètes aux inégalités structurelles et jeter les bases d'une transformation sociétale. Ignorer ces dynamiques sous-jacentes risque de perpétuer l'instabilité et d'aggraver le fossé entre les citoyens et les institutions.
Cette contagion parmi les jeunes est en marche. Après le Maroc, Madagascar et le Kenya, ces mouvements de protestation menés par la génération Z continueront de se propager, notamment là où les jeunes héritent de conflits qu'ils n'ont pas engendrés, où l'impunité est la norme et où les inégalités économiques se sont creusées. La véritable question n'est plus de savoir si les jeunes se soulèveront, mais si leur voix sera entendue et comment les États choisiront de réagir. Partout, les jeunes refusent de rester de simples spectateurs de la société. Ils ne se contentent pas d'exiger justice pour le passé, ils cherchent aussi à bâtir un avenir plus juste et équitable, et il semble qu'ils soient prêts à le faire eux-mêmes si nécessaire.
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PHOTO : Des jeunes manifestent dans la capitale marocaine, Rabat, le 9 octobre 2025. (Mounir Neddi/Wikimedia Commons)